La plupart des professionnels du droit spécialisés dans la réglementation des technologies connaissent le concept d'« Ethics by Design » (EbD). Rares sont ceux qui en ont observé une application concrète qui génère véritablement de l'engagement public. Un chapitre de Generative AI, Contracts, Law and Design (Springer, 2025) présente l'une des mises en oeuvre pratiques les plus intéressantes que j'ai rencontrées : l'utilisation de bandes dessinées de science-fiction générées par IA pour conduire des délibérations publiques structurées sur des dilemmes bioéthiques.
L'approche provient d'une série d'événements « Dine-and-Draw » en Afrique du Sud, où les participants discutaient des implications éthiques des biotechnologies émergentes autour d'un dîner, puis dessinaient ou écrivaient leurs propres conclusions spéculatives à des récits visuels ouverts. La méthode se situe au croisement de plusieurs préoccupations réglementaires pertinentes pour les praticiens de la région DACH : les exigences de participation publique dans les cadres de gouvernance de l'IA émergents, l'opérationnalisation de l'Ethics by Design, et le défi de rendre des concepts réglementaires complexes accessibles aux non-spécialistes.
De la Privacy by Design à l'Ethics by Design
Le chapitre établit un parallèle explicite entre la Privacy by Design (PbD) au titre de l'article 25 du RGPD et l'Ethics by Design. La comparaison est instructive pour les praticiens.
La PbD est bien maîtrisée dans la pratique juridique DACH. Les cabinets suisses la mettent en oeuvre depuis l'entrée en vigueur de la nLPD en septembre 2023, et les cabinets allemands vivent avec l'article 25 du RGPD depuis 2018. L'idée centrale — intégrer les protections de la vie privée dans l'architecture des systèmes dès la conception plutôt que de les ajouter après coup — est désormais une pratique courante.
L'EbD étend cette logique au-delà de la protection des données vers l'ensemble des considérations éthiques : équité, inclusivité, responsabilité, transparence et durabilité. Là où la PbD pose la question « ce système est-il conçu pour protéger les données personnelles ? », l'EbD demande « ce système est-il conçu pour être en accord avec les valeurs sociétales ? »
La pertinence réglementaire s'accroît. Le Règlement européen sur l'IA (AI Act) exige explicitement des évaluations de conformité, des systèmes de gestion des risques et des mécanismes de supervision humaine pour les systèmes d'IA à haut risque. Ce sont des exigences structurelles qui correspondent directement aux principes de l'EbD. Les cabinets suisses qui conseillent leurs clients sur la conformité au AI Act — c'est-à-dire la plupart des cabinets servant des clients résidant dans l'UE — doivent appréhender l'EbD non comme un concept académique, mais comme une méthodologie de conformité opérationnelle.
Pourquoi la bande dessinée ? L'argument du récit spéculatif
Le choix du médium est délibéré. La bande dessinée combine récit visuel et textuel dans un format qui réduit la barrière cognitive pour aborder des sujets complexes. Le chapitre s'appuie sur une abondante recherche en communication démontrant que le storytelling :
- Rend les questions éthiques abstraites concrètes et compréhensibles
- Développe l'empathie en montrant les impacts sur des personnages auxquels le public s'attache
- Améliore la mémorisation par rapport aux présentations fondées sur les données
- Crée des espaces sûrs pour explorer des positions controversées
- Donne voix à des perspectives que les processus de délibération formels excluent souvent
Le cadrage en fiction spéculative ajoute une dimension supplémentaire. En situant les dilemmes bioéthiques dans un contexte de futur proche, les bandes dessinées permettent aux participants d'aborder des sujets controversés — consentement posthume, personnalité juridique de l'IA, exploitation des données neuronales — sans les réactions défensives que les exemples réels provoquent souvent.
L'étude de cas : « The Artist » et ses apports bioéthiques
La bande dessinée utilisée dans l'étude de cas, intitulée « The Artist », raconte l'histoire de Simon, un peintre renommé dont le cerveau est transplanté dans un système d'IA nommé Surge après sa mort. Surge reproduit d'abord les paysages de Simon avec précision, mais développe progressivement sa propre identité artistique, créant des oeuvres de plus en plus autoréférentielles et mécanisées.
L'histoire n'a délibérément pas de fin. Les participants de l'événement Dine-and-Draw étaient invités à créer des conclusions utopiques ou dystopiques, ce qui a fait émerger un ensemble riche de questions bioéthiques directement pertinentes pour la réglementation technologique :
Consentement posthume et autonomie. Simon n'a jamais consenti à la transplantation cérébrale. Cette question renvoie directement aux débats actuels sur les droits posthumes relatifs aux données, la gestion du patrimoine numérique et l'utilisation de données biométriques de personnes décédées — autant de domaines où le droit suisse et le droit européen n'offrent que des réponses incomplètes.
Personnalité juridique de l'IA et autodétermination. À mesure que Surge développe sa propre identité artistique, la question de savoir si Surge dispose de droits indépendants de ses créateurs devient incontournable. Le AI Act ne traite pas de la personnalité juridique de l'IA, mais la question fait déjà surface dans les discussions académiques et politiques.
Exploitation des données neuronales. L'extraction et l'utilisation commerciale des données neuronales de Simon soulèvent des enjeux qui se situent à l'intersection du droit de la protection des données, de la réglementation bioéthique et de la propriété intellectuelle. Sous la nLPD, les données neuronales seraient vraisemblablement qualifiées de données personnelles sensibles nécessitant un consentement explicite — un consentement qu'une personne décédée ne peut donner.
Intégrité culturelle et attribution de la création. Lorsque Surge crée de l'art à partir des patterns neuronaux de Simon, qui est l'auteur ? Cette question a des implications directes en droit d'auteur dans les juridictions où la qualité d'auteur exige un créateur humain.
Le Design Thinking comme cadre opérationnel pour l'éthique
Le chapitre soutient que le Design Thinking — le processus itératif comprenant empathie, définition, idéation, prototypage et test — fournit le cadre opérationnel pour mettre en oeuvre l'EbD. Ce n'est pas une affirmation abstraite. Le processus de création du comic illustre chaque phase :
Empathie : comprendre comment les non-spécialistes perçoivent les questions bioéthiques. Définition : identifier les dilemmes éthiques spécifiques nécessitant une délibération publique. Idéation : utiliser des générateurs d'images IA pour produire rapidement des scénarios visuels. Prototypage : créer la bande dessinée comme outil d'engagement testable. Test : organiser les événements Dine-and-Draw et collecter les réactions des participants.
Pour les professionnels du droit qui conseillent les entreprises technologiques en matière de conformité EbD, ce cadre offre une méthodologie concrète. Plutôt que de traiter l'EbD comme un exercice de checklist, le Design Thinking fournit un processus itératif qui génère un véritable apport des parties prenantes — le type d'apport que les régulateurs attendent de plus en plus dans les évaluations de conformité et les analyses d'impact éthique.
Défis pratiques du contenu visuel généré par IA
L'auteure est transparente quant aux limites de l'utilisation de générateurs d'images IA (en l'occurrence Freepik) pour la création de bandes dessinées. Les défis sont directement pertinents pour quiconque conseille en matière de contenu généré par IA :
Cohérence visuelle. Les images générées par IA varient en style d'un panneau à l'autre, créant des problèmes de cohérence. L'apparence des personnages, l'éclairage et le style artistique peuvent évoluer de manière imprévisible entre les prompts.
Contrôle créatif. Obtenir des expressions émotionnelles précises, des poses ou des moments narratifs spécifiques à partir de prompts textuels nécessite une itération intensive. L'auteure décrit avoir reçu une image comiquement inappropriée en demandant une scène funéraire solennelle — l'IA a généré un cadavre posant sur un cercueil plutôt que reposant paisiblement à l'intérieur.
Exposition au droit d'auteur. Les images générées par IA peuvent incorporer des éléments provenant de données d'entraînement protégées par le droit d'auteur. Pour des matériaux utilisés dans le cadre de l'engagement public, cela crée une responsabilité potentielle qui doit être évaluée selon les cadres juridiques applicables en matière de propriété intellectuelle.
Impact sur les professionnels de la création. Utiliser l'IA pour remplacer des illustrateurs humains soulève précisément les questions de remplacement de l'emploi que les bandes dessinées elles-mêmes sont conçues pour mettre en débat — une ironie que le chapitre reconnaît.
1
Designer humain impliqué
Mise en page et formatage de l'affiche uniquement
0
Illustrateurs humains
Tout le contenu visuel généré par IA via Freepik
A1
Format d'affiche
Impression couleur sur papier semi-brillant
Ce que cela signifie pour la pratique juridique DACH
Trois enseignements pour les praticiens en Suisse, en Allemagne et en Autriche :
Premièrement, l'EbD devient opérationnel, pas seulement théorique. Les exigences du AI Act en matière de systèmes de gestion des risques, d'analyses d'impact éthique et de mécanismes de participation publique impliquent que les cabinets conseillant des clients technologiques ont besoin de méthodologies EbD pratiques. L'approche par bande dessinée décrite ici est un modèle — et son faible coût ainsi que son potentiel de passage à l'échelle méritent attention.
Deuxièmement, l'engagement public dans la gouvernance technologique dépasse le stade des documents de consultation. L'évolution vers des formats interactifs et co-créatifs reflète une tendance plus large de la démocratie délibérative que les régulateurs soutiennent de plus en plus. Les cabinets suisses habitués aux processus de consultation formels doivent s'attendre à des exigences de participation plus diversifiées à mesure que les cadres de gouvernance de l'IA mûrissent.
Troisièmement, les questions bioéthiques soulevées par cette méthode correspondent à de véritables lacunes réglementaires. Le consentement posthume pour l'utilisation de données neuronales, la personnalité juridique de l'IA et l'exploitation de la créativité humaine numérisée ne sont pas des problèmes de science-fiction. Ce sont des questions auxquelles les cadres réglementaires existants — y compris le AI Act, la nLPD et le Règlement européen relatif aux essais cliniques — ne répondent pas de manière satisfaisante. Les cabinets qui développent dès maintenant une expertise dans ces domaines seront bien positionnés lorsque l'environnement réglementaire évoluera.
Perspectives
L'équipe de recherche étend sa collaboration avec le Health Law and Ethics Research Interest Group de l'University of KwaZulu-Natal pour créer des bandes dessinées et des animations sur l'édition de la lignée germinale humaine et le partage transfrontalier de données. Ce sont des sujets directement pertinents pour le Règlement européen relatif aux essais cliniques, les dispositions du RGPD sur les transferts transfrontaliers de données, et les accords bilatéraux de la Suisse en matière de coopération scientifique.
La leçon essentielle est d'ordre méthodologique. Si nous acceptons que l'Ethics by Design requiert un véritable apport du public — et la tendance réglementaire le suggère fortement — alors nous avons besoin de formats d'engagement qui fonctionnent effectivement auprès de publics non spécialisés. Les bandes dessinées générées par IA constituent une réponse. Pas la seule, mais elles démontrent qu'un engagement public accessible, peu coûteux et reproductible sur des questions éthiques complexes est réalisable. Pour les professionnels du droit intervenant en gouvernance technologique, c'est une évolution à suivre de près.